Schott Music

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24/04/2015

Œuvre de la semaine – Peter Eötvös : Senza sangue

Le 1er mai 2015, l’orchestre de l’Orchestre philharmonique de New York placé sous la direction d’Alan Gilbert interprétera la plus récente œuvre scénique de Peter Eötvös, Senza sangue (Sans sang). Cet opéra en un acte pour deux chanteurs et orchestre est tiré du roman éponyme d’Alessandro Baricco, traitant des retrouvailles de deux personnes liées pour la vie par leur destin respectif de bourreau et de victime.

Les antécédents de l’histoire remontent à la très brève rencontre fatidique d’un jeune homme avec une petite fille : Tito, alors âgé de 20 ans, avait avec deux autres hommes assassiné la famille de la petite fille, mais lui avait laissé la vie. Plus de cinquante années plus tard, Nina recherche une confrontation avec l’homme qui a transformé le cours de sa vie. Le début de l’opéra se situe au moment de la rencontre elle-même. L’objectif de Nina reste en soi longtemps mystérieux. Pour elle, il n’est pas question de vengeance – bien qu’elle ait précédemment tué les deux autres criminels ou, plus exactement, commandé leur exécution –, ni non plus d’entendre un aveu de culpabilité. Elle essaye de faire la vérité sur les évènements de cette journée et de connaître les motivations de Tito. Il se révèle que Tito, lui aussi, souffre de cet épisode passé, qu’il traîne avec lui « comme une maladie ». Dans le seul monologue de l’opéra, Nina décrit le besoin qu’elle a de revenir toujours vers ce passé, afin d’y trouver l’explication du tournant pris par sa vie :

Notre vie a beau nous paraître incompréhensible, nous la parcourons cependant avec pour seul désir de nous en retourner vers l’enfer qui nous a créé. – Nina.

La représentation concertante de cette création prend place dans le cadre du festival ACHT BRÜCKEN (« Festival des Huit ponts. De la musique pour Cologne ») à la Philharmonie de Cologne. Le rôle de la femme est tenu par la mezzo-soprano Anne Sofie von Otter, celui de l’homme par le baryton Russell Braun. Une semaine après la création mondiale à Cologne, la pièce sera donnée à New-York.

Foto: www.dacapo-records.dk

17/04/2015

Œuvre de la semaine – Chaya Czernowin : Slow Summer Stay

Le festival des Wittener Tage für neue Kammermusik (Journées musicales de Witten pour la musique de chambre contemporaine) présente le 24 avril 2015 la première exécution intégrale du cycle de Chaya Czernowin Slow Summer Stay (Lent séjour estival). L’œuvre se compose de trois pièces distinctes portant les titres de Streams, Lakes, et Upstream (Fleuves, Lacs, et Amont). Elles peuvent également être données séparément.

Les deux premières pièces sont écrites pour un octuor comprenant deux clarinettes, basson, percussion, guitare, piano, alto et violoncelle. La troisième pièce, Upstream, superpose, au sens propre du terme, les deux octuors, pour ainsi constituer un ensemble de 16 musiciens. L’auditeur croit tout d’abord entendre une reprise de la deuxième pièce, jusqu’à ce que résonne en même temps la première pièce, à 20 mesures de décalage. L’effet est comparable à l’enregistrement de deux pièces que l’on diffuserait simultanément.

Czernowin, dont les partitions sont élaborées avec une très grande précision, laisse également une place à l’indéfinition, à l’improvisation, en demandant par exemple de jouer ce qu’elle appelle un rythme ivre (drunken rhythm) : les instrumentistes doivent intentionnellement jouer de manière irrégulière, sans que le rythme exact soit effectivement interprété. Dans cette composition, Czernowin s’est laissée inspirer par deux principes musicaux de base : le mouvement et les silences. L’addition de mouvement et de silence donne au bout du compte naissance à une unité complexe.

Mes compositions se comportent comme si elles étaient pourvues d’un commencement et d’une fin, mais peut-être ne comportent-elles ni l’un ni l’autre. – Chaya Czernowin

La création à Witten de Slow Summer Stay, conformément aux exigences de la partition, sera assurée par deux ensembles : la première partie par œnm, österreichiches ensemble für neue Musik (ensemble autrichien pour la musique nouvelle), sous la direction de Johannes Kalitzke, la seconde, par l’ensemble KNM Berlin (Kammerensemble für neue Musik Berlin, ensemble pour la nouvelle musique de chambre de Berlin), sous la direction de Manuel Nawri. Pour la troisième partie, les deux formations figureront ensemble sur scène.

13/04/2015

Œuvre de la semaine – Arnold Schönberg : Moses und Aron

C’est au Komische Oper de Berlin que se fête, le 19 avril 2015, la première de l’œuvre la plus grandiose et la plus complexe de Schönberg, Moïse et Aaron. La mise en scène est assurée par Barrie Kosky, la direction musicale est confiée au chef russe Vladimir Jurowski. L’opéra, conçu entre 1928 et1932 à Berlin, resta à l’état fragmentaire, le troisième acte originellement prévu n’ayant jamais été achevé par Schönberg.

Les deux protagonistes personnifient le conflit de base de l’opéra : Moïse, tout au début, reçoit de la voix qui lui parle depuis le buisson ardent la commande de libérer le peuple d’Israël et de lui annoncer la parole de Dieu. Moïse cependant ne se sent pas à la hauteur de la tâche consistant à rendre compréhensible en mots la pensée divine. Le rôle ne comporte pas de phrases chantées, mais seulement parlées. Son frère Aaron, en revanche, qui est un génie de la communication, est chanté par un ténor dramatique. Il comprend le besoin qu’a le peuple de recevoir des images claires et accessibles. Lorsque Moïse monte à la montagne et disparaît pendant 40 jours, l’incertitude de l’attente menace de se retourner sous forme de violence envers les prêtres. C’est pourquoi Aaron donne au peuple un veau d’or afin qu’il puisse le révérer en tant que divinité. Moïse, à son retour, entre dans une grande colère, détruit les Tables de la Loi données par Dieu, et se résigne. « Ô, parole, parole qui me fait défaut », est la dernière ligne de son texte.

Un conflit d’ordre philosophique préoccupe Schönberg dans cette œuvre : la contradiction entre une pensée abstraite et sa représentation sous forme d’image, laquelle vient inéluctablement la fausser et la réduire. De nombreux interprètes de l’opéra dodécaphonique ont voulu tenir Moïse pour la représentation du compositeur Schönberg, qui se voyait lui-même en précurseur ouvrant les chemins de la musique nouvelle, mais qui pourtant, sa vie durant, s’est trouvé en butte à l’incompréhension d’un grand nombre de personnes. Concernant le rôle exceptionnel qu’il fut amené à jouer au sein de l’avant-garde, Schönberg dit un jour :

Il a bien fallu que quelqu’un le fasse, mais personne ne voulait le faire, alors je m’y suis mis moi-même. – Arnold Schönberg

L’histoire de la réception de l’opéra Moïse et Aaron lors de sa création se joue forcément sur l’arrière-plan de la forte montée antisémite des années 1930. La représentation de l’œuvre au Komische Oper nous renvoie ainsi au 70e anniversaire de la libération du camp de concentration d’Auschwitz. Le compositeur lui-même échappa de peu à une arrestation : quand Schönberg, en 1933, fut démis de ses fonctions, il émigra aux États-Unis où il vécut jusqu’à sa mort en 1951.

Foto: Komische Oper Berlin: www.facebook.com/komischeoperberlin/photos

07/04/2015

Œuvre de la semaine – Fazıl Say : Chamber Symphony

Avec une nouvelle œuvre dans ses bagages : le 11 avril 2015, au Carnegie Hall de New York, l’Orpheus Chamber Orchestra réalise la création mondiale de la Chamber Symphony de Fazıl Say. Et tout de suite après, l’ensemble, qui joue essentiellement sans chef, part en tournée avec le compositeur. Commanditaire de la pièce, l’orchestre de chambre souhaitait une composition consacrée à la question de l’identité nationale – une thématique dont Say se préoccupe depuis déjà longtemps.

Say, dans cette œuvre de vingt minutes pour orchestre à cordes, se contente d’un effectif instrumental totalement classique, certes, mais dont il tire cependant maints effets percussifs, faisant ainsi par exemple frapper la caisse de l’instrument de la main, ou battre les cordes du bois de l’archet. Les trois mouvements, Introduction, Nocturne et Finale, font alterner leur caractère entre des passages de paisible méditation et d’autres de rapidité dansante. Say fait appel, dans le premier mouvement, à une mesure à 7/8 caractéristique de la musique turque, et imite, dans le troisième mouvement, les danses des Roms de Turquie. Le deuxième mouvement, dans un tempo lent, se termine par une explosion dramatique préparant à un troisième mouvement chargé en énergie. La musique de Say entend bien souligner ce qui est commun, ce qui rapproche et permet de construire des ponts entre l’est et l’ouest, entre la musique traditionnelle et la musique contemporaine. Quand on lui demande ce que signifie pour lui la patrie, il répond :

La patrie, c’est de plus en plus et c’est toujours et toujours la musique. En fait, je pense depuis toujours qu’une ville fait partie d’un pays, qu’un pays fait partie du monde, que le monde est une planète qui fait partie du système solaire, et que le système solaire fait partie de la voie lactée. Tout fait partie de tout. – Fazıl Say

Après la création mondiale à New York, l’Orpheus Chamber Orchestra, en compagnie de Fazıl Say, part pour une tournée qui les mènera notamment à Bologne, Cologne, Heidelberg, Berlin, Innsbruck, et Budapest. Say participera aux concerts en tant que soliste du 23e concerto pour piano en la majeur de Mozart.

30/03/2015

Œuvre de la semaine – Michael Tippett : The Ice Break

L’Opera Company de Birmingham balise de nouvelles voies destinées à ouvrir l’accès du genre opératique au plus grand nombre possible de personnes. La recherche de nouveaux lieux d’accueil fait partie intégrante du concept : la nouvelle production de l’opéra de Michael Tippett The Ice Break (« Briser la glace ») installe dans une ancienne usine sa salle de spectacle. C’est du 3 au 9 avril 2015 que l’on pourra voir cette œuvre à Birmingham, dans une mise en scène de Graham Vick. Andrew Gourlay dirige l’orchestre symphonique de la Cité de Birmingham, renforcé par un chœur de 150 chanteurs amateurs. Outre des activités d’ateliers et de répétitions publiques, l’Ensemble organise le 9 avril 2015 le colloque « Briser la glace », consacré au thème de la responsabilité de l’art dans la société.

Créé en 1977 au Royal Opera House de Londres, The Ice Break traite de l’identité et des relations interpersonnelles, en examinant les obligations de toute personne envers ses concitoyens et envers la société. Le centre de l’opéra est occupé par les quatre personnages principaux, appartenant à des situations ethniques et sociales différentes, et amenées à se confronter au conflit brutal de deux gangs rivaux.

Parmi les rôles, se trouvent Olympion, un athlète noir, caractérisé par un accompagnement musical de guitare électrique ; Lev, réfugié et écrivain ; son épouse Nadia, qui chante comme pour faire plaisir à tout le monde ; son fils Youri qui s’est détaché d’elle ; son amie presque déjà hystérique Galia ; et Hannah, une infirmière noire, dont l’âme appartient au blues. La glace « se rompt » quand, en fin de compte, ils vont tous à la fois les uns vers les autres mais également en direction d’eux-mêmes, afin de découvrir quelle vérité se cache derrière ce qu’ils portent quotidiennement au grand jour. C’est un processus violent, qui aboutit, à l’acte central, à une guerre des gangs dans laquelle deux personnages sont tués, et un autre grièvement blessé. Mais à la fin, pourtant, toutes les frontières se trouvent surmontées en un geste fraternel.

Une pièce sur le thème d’une identité dépassant les générations et les races, sur la fragmentation de la société et sur la cohésion humaine au-delà des frontières… Il est temps de « briser la glace » ! – Graham Vick, metteur en scène.

La Compagnie d’Opéra de Birmingham, elle aussi, voudrait bien « briser la glace » : depuis janvier 2015, elle organise des projets dans tous les quartiers de Birmingham afin de présenter son travail devant de larges publics. En collaboration avec les écoles, les associations de bienfaisance, les chœurs et les organisations d’assistance aux réfugiés, l’Ensemble de l’opéra multiplie les rencontres et les ateliers.

Photo: SIMBA / www.utsa.edu

23/03/2015

Œuvre de la semaine – Bernd Alois Zimmermann: Ich wandte mich und sah an alles Unrecht, das geschah unter der Sonne

C’est avec cette « action ecclésiastique » Ich wandte mich und sah an alles Unrecht, das geschah unter der Sonne (« Je me retournai et contemplai toute l’oppression qui se commettait sous le soleil ») que Zimmermann traça un point final en coup de tonnerre à ses dernières créations. Le vendredi 27 mars, cette œuvre sera présentée pour la première fois en version scénique à l’opéra de Cologne (Kölner Oper am Dom). Les récitants Jörg Rätjen et Stephan Rehm ainsi que la basse soliste Bo Skovhus sont accompagnés par l’orchestre du Gürzenich de Cologne placé sous la direction de Gabriel Feltz. Le programme comporte également dans la même soirée l’opéra en un acte de Luigi Dallapiccola « Il Prigionero ».

Commande de la ville hanséatique de Kiel créée en 1972, l’œuvre est construite sur deux textes fort différents l’un de l’autre : aux versets du 4e chapitre du Prophète Salomon, Zimmermann oppose des extraits de la nouvelle de Dostoïevsky, Le grand Inquisiteur, tirée du célèbre roman les Frères Karamazov. La musique est entièrement au service de la transmission du texte et confère à l’œuvre un caractère relevant en quelque sorte d’une pièce radiophonique. Le style polymorphe propre à Zimmermann se révèle tout particulièrement dans ce rapport et ce contraste entre le plan narratif et le plan musical. Le mélange des plans est défini par le compositeur dans la partition même, au moyen d’indications scéniques concrètes :

Les deux récitants se crient l’un à l’autre : « Richesse, autodestruction, s’exterminer mutuellement“ en gesticulant et en faisant des acrobaties. Toutes les percussions exécutent un chaos sauvage sur des instruments ad libitum.

À la différence de nombreuses autres œuvres de Zimmermann, une seule citation musicale figure dans la composition : c’est le choral de la Cantate de Bach BWV 60, O Ewigkeit, du Donnerwort (Ô éternité, mot de tonnerre !), qui termine la pièce : C’est assez ; Seigneur, quand tel sera ton bon plaisir, libère-moi donc. C’est ainsi que Zimmermann établit un rapprochement entre sa dernière et l’une de ses premières œuvres, son concerto pour violon, qui se termine par le même passage et qui, en 1950, devait constituer l’un de ses premiers grands succès.

Ich wandte mich und sah an alles Unrecht, das geschah unter der Sonne, fait l’objet d’autres représentations, le 29 mars et les 1er, 4 et 6 avril, à Cologne. Les 17, 18, et 19 mai, l’orchestre de Gürzenich interprétera par ailleurs ce concerto pour violon à la Philharmonie de Cologne. Le 20 mars 2018 est la date à laquelle Zimmermann aurait fêté son 100e anniversaire. Dans l’attente de ce jubilé, l’œuvre du compositeur est dès maintenant honorée d’un grand nombre d’activités.

16/03/2015

Œuvre de la semaine – Peter Eötvös: Paradise Reloaded (Lilith)

Le personnage de Lilith, première épouse, selon la légende, de notre ancêtre Adam, fait partie des préoccupations de Peter Eötvös dès 2009, où elle figure dans son opéra Die Tragödie des Teufels (« La tragédie du diable »). Mais elle ne le laissa pas en repos une fois terminé le travail sur cette œuvre. Et c’est ainsi qu’elle devint la protagoniste de l’œuvre Paradise reloaded (Lilith), qui sera pour la première fois donnée sur une scène allemande le 21 mars 2015, au Théâtre de Chemnitz, dans une mise en scène de Helen Malkovsky et sous la direction musicale de Frank Beermann.

À partir du livret de Die Tragödie des Teufels, Eötvös et son épouse Mari Mezei élaborèrent avec le librettiste Albert Ostermaier un nouveau texte. Bannie du Paradis, Lilith la rebelle conclut un pacte avec le diable afin de reconquérir Adam et de se débarrasser d’Ève. Les deux femmes ne pourraient être plus différentes : tandis qu’Ève représente l’épouse accomplie soumise à son mari, Lilith refuse de s’accommoder de ce rôle. Elle entend être indépendante et vivre avec Adam sur un pied d’égalité. Elle est même prête pour cela à envisager la mort d’Ève. Au lieu d’entrer dans les questionnements sur l’émancipation habituellement abordés à partir de la légende de Lilith, Eötvös choisit la voie de la philosophie et pose la question « et qu’en serait-il, si…  » :

Dans mon opéra, il ne s’agit pas d’égalité entre l’homme et la femme, mais d’envisager comment se seraient développées les structures de notre civilisation dans l’hypothèse où le rôle de la mère primordiale aurait été dévolu à Lilith, et non à Ève. – Peter Eötvös

Paradise reloaded (Lilith) figure dans la programmation du Théâtre de Chemnitz jusqu’à fin avril. Dès le 1er mai 2015 suivra la création du prochain opéra de Peter Eötvös : le New York Philharmonic proposera à cette date une version concertante de l’opéra en un acte Senza sangue, sous la direction du chef d’orchestre Alan Gilbert, dans le cadre de sa tournée à la Philharmonie de Cologne.

Photo: Neue Oper Wien / Armin Bardel

09/03/2015

Œuvre de la semaine – Julian Anderson: In lieblicher Bläue

Le 14 mars 2015 aura lieu la première audition mondiale de In lieblicher Bläue : poem for violin and orchestra (Dans un bleu tendre, poème pour violon et orchestre) de Julian Anderson, dans l’interprétation de la violoniste Carolin Widmann et du London Philharmonic Orchestra, dirigé par Vladimir Jurowski. L’œuvre a fait l’objet d’une commande commune passée par le LPO, le Seattle Symphony Orchestra et le Deutsches Symphonie-Orchester Berlin.

In lieblicher Bläue est fondée sur le poème de même titre de Friedrich Hölderlin, que Julian Anderson découvrit par hasard durant sa scolarité en 1980. Anderson définit son œuvre en tant que poème pour violon, et non pas concerto, en raison de la nature contemplative de la musique, ainsi que de la forme éthérée de la pièce. La structuration de l’œuvre est plus une question d’humeur que de structure formelle prédéfinie, ce qui permet à la personnalité du violon et du violoniste de s’exprimer sans restriction.

Anderson questionne la relation traditionnelle du soliste à l’orchestre en faisant appel à une théâtralisation scénique de la violoniste, qui commence l’exécution en coulisse, puis se déplace tout autour de l’orchestre avant de s’installer à la place du soliste. Elle joue le dernier mouvement dos tourné au public, représentant ainsi physiquement l’état d’isolement dans lequel se trouvait Hölderlin à la fin de sa vie. Au-delà du rôle de la soliste, cependant, Anderson s’oppose fortement à ce que l’on trace un parallèle direct entre la musique et le texte, et s’attache beaucoup plus à l’état émotionnel du narrateur :

Sans qu’il s’agisse réellement de musique à programme, le violon représente le poète avec ses multiples pensées, sensations et impulsions. L’orchestre peut fournir un contexte à toutes ces pensées – ce contexte pouvant aussi bien être ici radieusement lumineux et propice, qu’ailleurs indifférent, confus, questionnant ou même hostile. – Julian Anderson.

Après la première du Royal Festival Hall de Londres, In lieblicher Bläue sera de nouveau donnée au cours d’une série de concerts du Seattle Symphony Orchestra dirigé par Ludovic Morlot, du 11 au 14 juin.

02/03/2015

Œuvre de la semaine – Christian Jost: Rote Laterne

Les jeunes femmes modernes jouent un rôle prépondérant dans les œuvres opératiques de Christian Jost – le dernier exemple en date en est la Rote Laterne (« Lanterne Rouge »). La pièce forme, avec Die arabische Nacht et Rumor une trilogie opératique ; elle sera représentée en création mondiale le 8 mars 2015 à l’Opéra de Zurich. La responsable de la mise en scène est Nadja Loschky, la direction musicale étant confiée à Alain Altinoglu.

Le livret de l’opéra est dû à Christian Jost lui-même. Il repose sur le roman « Épouses et Concubines » de l’écrivain chinois Su Tong datant de 1990, qui fut porté à l’écran par Zhang Yimou peu de temps après sa parution, acquérant ainsi une renommée internationale. Le thème de l’Asie se déroule comme un fil rouge toujours présent dans la carrière de compositeur de Christian Jost. Ayant établi très tôt des contacts avec des orchestres chinois, il fut compositeur en résidence à Taipeh durant la saison 2012-2013. Dans sa musique se rencontrent sa culture musicale occidentale et sa prédilection pour les traditions musicales orientales – il en va de même dans Rote Laterne.

Au centre de l’opéra se trouve Song-Lien, qui entre en tant que quatrième épouse dans une famille chinoise traditionnelle. La faveur du Maître Chen représente le plus grand bien de ce monde étriqué, et la lanterne rouge qui fournit le titre de la pièce, en sert à mesurer la force : qui la reçoit a le droit de passer la nuit en compagnie du maître. Plus souvent la lanterne rouge brille devant la porte d’une des épouses, plus haut est son rang dans la hiérarchie de la maison. La protagoniste refuse cependant que le sens de sa vie se borne à l’attente de la lanterne :

Song-Lian demande autre chose que de se livrer avec délectation à un nœud d’intrigues et de passions finement tissé. L’année qu’elle passe auprès de Maître Chen obéit à la logique d’un cauchemar dans lequel les changements de saison se succèdent arbitrairement, et où seuls le désir et la désaffection rythment les heures. Comme dans un rêve, elle s’abandonne aux évènements grâce auxquels elle reconnaît que c’est dans les profondeurs d’une fontaine que se situe le secret qui la retient attachée à ce monde. – Christian Jost.

À peine deux semaines après la Rote Laterne a lieu la création suivante d’une œuvre de Christian Jost : à la Konzerthaus am Gendarmenmarkt de Berlin, le Konzerthausorchester Berlin placé sous la direction d’Ivan Fischer donnera une exécution de sa BerlinSymphonie, les 20 et 21 mars 2015.

Photo: Opéra de Zurich / Monika Rittershaus

19/02/2015

Œuvre de la semaine – Hans Werner Henze: Pollicino

Tout commença par la visite surprise d’une ribambelle d’enfants venus simplement dire « bonjour ! » et plonger dans la piscine. Au cours de la fête spontanée qui s’ensuivit, l’énergie et l’humour des enfants inspira à Hans Werner Henze l’opéra pour enfants Pollicino que l’on pourra voir à Florence à partir du 24 février. L’orchestre du conservatoire Luigi Cherubini de Florence et le chœur d’enfants de l’association Landini sont, sur la scène du Teatro Goldoni, les interprètes de l’œuvre que dirige Alessandro Cadario.

Écrit sur un livret de Giuseppe Di Leva, Pollicino a été destiné par Henze à ses visiteurs réunis sous le nom de « Concentus Politianus ». Cet ensemble d’enfants de Montepulciano en Italie assura la création de l’œuvre dans sa ville d’origine en 1980. L’action, dans ses grandes lignes, rappelle celle de Hänsel und Gretel, mais elle est complétée par des éléments empruntés aux fables et au théâtre politique. Peu de rôles de l’opéra sont destinés à des adultes : la plus grande partie des rôles chantés est incarnée par des enfants, et il en va de même dans la fosse d’orchestre, où figurent flûtes à bec, guitares, violons et instrumentarium Carl Orff. C’est un opéra représenté par des enfants pour des enfants, sans qu’il s’agisse pour autant d’un opéra féérique superficiel à la musique passe-partout. Les différentes formes composant les airs et les ensembles, jusqu’aux insertions orchestrales de marche, de valse et de tango, par exemple, exigent de la part des enfants une capacité de relation approfondie à la matière sonore. Ils doivent apprendre à fréquenter des formes musicales qu’ils ignoraient jusqu’alors. Henze y voit un apprentissage décisif à la pratique musicale dans l’âge adulte :

Quand les enfants jouent la comédie, chantent et font de la musique, ils produisent et entendent des sons qu’ils retrouveront plus tard : des sons de notre époque. En faisant de la musique et en chantant,  ils acceptent, comme une donnée naturelle, ce que d’autres ressentent comme des sons inhabituels. Les enfants ne sont pas conscients des problèmes que les adultes projettent dans la musique contemporaine. – Hans Werner Henze.

Tout au long du processus compositionnel, Henze a travaillé en étroite liaison avec les enfants, explorant leurs capacités musicales et se laissant inspirer par leurs propres soucis et souhaits. C’est ainsi que l’œuvre en est venue à constituer un projet pédagogique situé au-delà des générations, et prenant au sérieux ses exécutants : une des raisons majeures de leur durable succès.

Photo: Théâtre National Weimar / Anke Neugebauer